Ambassadeur danois auprès des GAFA : bienvenue dans le monde cyberpunk #techplomacy

Entre littérature et univers cyberpunk, deux grands thèmes reviennent toujours : l’existence d’un réseau informatique mondial auquel on peut connecter son cerveau.

Adolescent, Je me passionnais pour la littérature et les univers cyberpunk. Deux grands thèmes y revenaient toujours : l’existence d’un réseau informatique mondial auquel on pouvait connecter son cerveau, et l’émergence de « mégacorporations », entreprises-États remplaçant ou satellisant les gouvernements démocratiques. Si le premier point semble (pour combien de temps encore ?) loin de nous, un événement récent, passé relativement inaperçu, ouvre la voie au second. Le Danemark a en effet annoncé la nomination d’un diplomate comme « ambassadeur » dans la Silicon Valley, auprès des géants technologiques, GAFA et assimilés. L’heureux élu, Casper Klynge, a déclaré à Reuters : « If you look at these companies’ involvement and significance for you and me, many of them have a much greater degree of influence than most nations […] If you look at what impacts us in our daily lives and how much data they can pull on all of us… (the firms) are truly influential players ».

Pour les fans de Shadowrun, une vue d’artiste de la pyramide de la mégacorporation Aztechnology, à Seattle. Les autres peuvent Googler 🙂

On imagine cette nomination dictée par une volonté de modernité et par l’envie, légitime, d’avoir un canal de contact direct et stable avec des acteurs effectivement de plus en plus influents dans nos vies. La France avait d’ailleurs, en 2014, nommé un « cyber préfet » pour prendre en charge, notamment, les relations de l’Etat avec les GAFA sur les problèmes de sécurité et de justice. Mais c’est la première fois, qu’un diplomate permanent est officiellement affecté aux rapports avec des entreprises privées. Un ambassadeur est censé représenter son pays auprès d’autres pays, ou organisations internationales, pour défendre ses intérêts nationaux. Avec cette décision, le Danemark reconnaît de facto à des acteurs privés, intervenant sur son propre territoire, dans la vie de ses propres citoyens, une forme de statut d’État souverain.

Que les GAFA, NATU, BATX (ou ce qui leur succédera) aient un pouvoir inédit sur nos existences, c’est incontestable. Et c’est même tout le problème. Ford ou Renault ont offert la mobilité aux acheteurs d’automobile, et ne prétendaient pas faire autre chose que maximiser les ventes de leurs produits. Apple ou Facebook, eux, captent notre attention et modèlent nos processus cognitifs. Jamais des technologies n’ont eu si rapidement autant d’emprise, non seulement sur le mode de vie de populations, mais aussi et d’abord sur leur façon de penser, de gérer leur temps, de vivre ensemble. Les géants de la « tech » sont également de gigantesques prescripteurs normatifs — il suffit de voir comment ils effacent la notion même de vie privée, en nous incitant systématiquement à raconter la nôtre sur les réseaux.

Si l’emprise de ces nouveaux pouvoirs est en effet inédite, on ne voit pas pourquoi les États devraient immédiatement leur céder une part de leur souveraineté. Car il y a une immense différence entre un GAFA et un État. Le premier, quels que soient ses discours et sa bonne volonté, est ultimement dédié à maximiser sa création de valeur et ses profits, au bénéfice de ses investisseurs. Le second défend les intérêts et la sécurité des citoyens qu’il représente, tous et quels qu’ils soient, et même si cela n’est pas économiquement profitable. Ce ne sont pas les géants du numérique qui construisent les routes, entretiennent des infrastructures même non rentables, assurent la scolarisation de l’ensemble des enfants (même s’ils veulent faire autre chose que du code), ou envoient des troupes policières et militaires au sol combattre les terroristes. D’ailleurs personne ne le leur demande.

Et même dans l’hypothèse où ils souhaiteraient le faire, et où ils seraient en mesure de mieux remplir ces tâches que des États, ce ne serait pas pour autant souhaitable. Car comme toute entreprise capitaliste, ils obéissent en dernière analyse à la volonté de leurs dirigeants et propriétaires, et non pas à celle de tout un peuple. Chaque transfert d’autorité à un acteur privé est autant de souveraineté ôtée aux citoyens. Le critère du bon gouvernement, ce n’est pas d’abord sa capacité à apporter des solutions, fussent-elles miraculeuses, au peuple, mais son respect constitutionnel et inconditionnel de la volonté de celui-ci. Comme l’explique Olivier Ertzscheid, les citoyens ne sont pas des « utilisateurs » ou des clients, et les si les géants technologiques sont à l’écoute des besoins de ces derniers pour optimiser leurs produits, ils ne leur obéissent pas pour autant.

Ces quelques principes de bon sens peuvent paraître évidents ; pourtant, on voit en ce moment la plus grande confusion se développer à leur sujet. Avec d’un côté, l’idée que l’État devrait ressembler à une startup, notion dont plusieurs papiers récents (lire à ce sujet Mehdi Medjaoui ou Xavier de la Porte) ont bien souligné les limites et les problèmes. Et de l’autre côté, cette décision danoise qui tend à donner à des startups (qui ont très, très bien réussi) le statut d’État. Si on en est effectivement arrivé au point où des géants technologiques peuvent prétendre à une telle souveraineté, alors l’urgence n’est pas de la leur offrir, mais de réfléchir à ce que cela signifie et de se poser une question simple : à qui voulons-nous confier nos vies ?

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Romain PIGENEL

Merci à Loïc Poujol pour sa relecture

Article initialement publié ici:
https://medium.com/futurs-io/ambassadeur-danois-auprès-des-gafa-bienvenue-dans-le-monde-cyberpunk-techplomacy-f2d8f22de464
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